1. Diamants sur canapé (B. Edwards, 1961)
Adapté de la nouvelle de Truman Capote, Diamants sur canapé suit Holly Golightly, jeune femme insaisissable qui vit à Manhattan de soirées mondaines et de la générosité de messieurs fortunés. Sous les fêtes et l’insouciance affichée se cache une fille de la campagne qui a fui son passé et changé de nom.
Tout commence par un plan devenu légendaire. À l’aube, sur la Cinquième Avenue déserte, Audrey Hepburn descend d’un taxi en fourreau noir, gants longs, rangs de perles, diadème dans le chignon et lunettes noires. Elle mange un croissant devant la vitrine de Tiffany. La robe est signée Hubert de Givenchy, qui habille l’actrice depuis Sabrina (1954). Leur complicité durera toute une vie. Hepburn disait que les vêtements de Givenchy lui donnaient le sentiment d’être protégée.
La petite robe noire n’est pas une invention de 1961 : Gabrielle Chanel l’avait imposée dès les années 1920. Mais le film en fait un mythe moderne, l’idée qu’une seule pièce bien coupée suffit à une vie entière. En 2006, l’une des robes noires du film a été vendue aux enchères chez Christie’s pour plus de 400 000 livres sterling. On oublie souvent la dernière scène : sous la pluie, Holly porte un trench-coat beige. Une autre pièce intemporelle qui doit beaucoup à ce film.
L’élégance de Holly est un costume au sens propre : un personnage qu’elle s’est inventé. La robe noire est une armure, une façon de tenir le monde à distance.
2. Belle de jour (L. Buñuel, 1967)
D’après le roman de Joseph Kessel, Buñuel filme Séverine, jeune épouse d’un chirurgien parisien, belle et distante, qui mène une double vie secrète l’après-midi. Le film, entre réalité et fantasme, remporte le Lion d’or à Venise en 1967.
Pour Catherine Deneuve, Yves Saint Laurent dessine une garde-robe d’une perfection presque clinique : robe-chemisier boutonnée, manteau d’inspiration militaire, cols nets, teintes retenues (beige, noir, gris, crème). Rien de provocant, tout est irréprochable. Aux pieds, les escarpins à boucle carrée de Roger Vivier, créés peu avant, deviendront grâce au film l’un des souliers les plus célèbres du XXe siècle.
Belle de jour scelle l’amitié entre Deneuve et Saint Laurent. L’actrice portera ses créations à la ville pendant des décennies et deviendra l’une de ses muses. Le film impose aussi une idée nouvelle de la sensualité : pas dans l’exposition du corps, mais dans la retenue, la ligne, le détail. C’est la naissance d’un chic bourgeois parisien qui inspire encore les collections d’aujourd’hui.
Plus la tenue est sage, plus le trouble grandit. Le vêtement est une façade bien tenue, et l’on devine sans cesse ce qu’il retient.
3. Annie Hall (W. Allen, 1977)
À New York, Alvy Singer, humoriste névrosé, revient sur son histoire d’amour avec Annie Hall, chanteuse débutante, drôle et maladroite. Le film reçoit l’Oscar du meilleur film, et Diane Keaton celui de la meilleure actrice.
Ruth Morley est créditée aux costumes, mais une grande partie de la silhouette d’Annie vient de la garde-robe personnelle de Diane Keaton : pantalon large à pinces, chemise blanche, gilet d’homme, cravate nouée lâche, chapeau melon. Keaton racontait s’inspirer des femmes qu’elle croisait dans les rues de New York, qui portaient des vêtements d’homme avec désinvolture.
L’« Annie Hall look » devient un phénomène. Dans les années qui suivent, des milliers de femmes adoptent gilets, cravates et pantalons d’homme. Le film prolonge un mouvement amorcé par Chanel puis par le smoking de Saint Laurent en 1966, mais il lui donne un ton nouveau : le vestiaire masculin n’est plus une provocation, il devient une manière d’être à l’aise, personnelle et légèrement décalée.
Annie ne s’habille pas pour plaire, elle s’habille comme elle pense : librement, sans mode d’emploi. Son style raconte son indépendance avant même qu’elle la revendique.
4. American Gigolo (P. Schrader, 1980)
À Los Angeles, Julian Kaye est un escort raffiné qui accompagne de riches clientes. Accusé d’un meurtre qu’il n’a pas commis, il voit sa vie lisse se fissurer. Richard Gere, qui reprend un rôle d’abord prévu pour John Travolta, devient une star. La chanson « Call Me » de Blondie accompagne le générique.
Giorgio Armani signe la garde-robe de Julian. Une scène suffit à résumer le film : Julian étale sur son lit vestes, chemises et cravates, les assortit, hésite, recommence, comme on prépare un rituel. Les vestes sont déstructurées, sans épaulettes rigides, dans des teintes sable, taupe et gris tourterelle. Les tissus sont souples et tombent naturellement sur le corps.
Le film est une vitrine décisive pour Armani, qui a fondé sa maison quelques années plus tôt. Il fait découvrir au grand public américain une nouvelle élégance masculine : moins raide, plus sensuelle, faussement décontractée. La veste déstructurée devient le symbole des années 1980, et Armani l’une des signatures de la décennie, sur les écrans comme dans la rue.
Pour Julian, l’apparence est un métier. Le vêtement est son outil de travail et sa protection. Quand sa vie s’effondre, son élégance reste la dernière chose qui tient.
5. Le Temps de l’innocence (M. Scorsese, 1993)
Adapté du roman d’Edith Wharton, première femme à recevoir le prix Pulitzer de littérature, le film se déroule dans la haute société new-yorkaise des années 1870. Newland Archer, fiancé à la douce May Welland, tombe amoureux de sa cousine, la comtesse Ellen Olenska, revenue d’Europe après un mariage malheureux.
Gabriella Pescucci reçoit l’Oscar des meilleurs costumes. Elle reconstitue avec une précision extrême un monde de gants, de soies, de velours et de dentelles. Chaque détail compte : la longueur d’un gant, le choix d’une fleur, la coupe d’un décolleté. May est souvent vêtue de blanc et de tons pâles, comme l’innocence que la société attend d’elle. Ellen, interprétée par Michelle Pfeiffer, ose des couleurs plus sombres et des coupes plus libres, rapportées d’Europe. Dès le roman, sa robe de velours bleu nuit fait scandale à l’opéra.
Le film rappelle qu’avant d’être une affaire de goût, la mode fut un langage social strictement codé : ce que l’on pouvait porter, à quelle heure, dans quel lieu, à quel âge. C’est aussi l’époque où naît la haute couture moderne, avec Charles Frederick Worth à Paris, chez qui les riches Américaines viennent commander leurs garde-robes.
Dans ce monde où rien ne se dit, tout se porte. Une robe trop audacieuse peut suffire à exclure une femme de la société.
6. In the Mood for Love (W. Kar-wai, 2000)
Hong Kong, 1962. Deux voisins de palier, M. Chow et Mme Chan, découvrent que leurs conjoints respectifs ont une liaison. Ils se rapprochent, se voient en secret, imaginent comment tout a commencé, sans jamais céder à ce qu’ils ressentent. Tony Leung reçoit le prix d’interprétation à Cannes.
William Chang, à la fois costumier, chef décorateur et monteur du film, habille Maggie Cheung de plus d’une vingtaine de qipao (les robes chinoises ajustées à col montant). Fleurs, motifs géométriques, rayures, couleurs sourdes ou éclatantes : la robe change presque à chaque scène et marque le passage du temps. Les cols hauts enserrent la gorge, les coupes ajustées imposent une démarche lente et mesurée. Le film reçoit à Cannes le Grand Prix technique, partagé entre Chang et les directeurs de la photographie.
Le qipao, d’origine mandchoue, fut modernisé dans le Shanghai des années 1920 et 1930, où il devint le symbole de la femme chinoise moderne. Le film le fait redécouvrir au monde entier, et de nombreux créateurs s’en inspirent dans les années qui suivent. Il rappelle aussi la beauté du vêtement ajusté, coupé pour un seul corps, à l’opposé de la mode en série.
Ces robes sont un journal intime. Les sentiments ne s’expriment jamais, mais les étoffes, elles, changent sans cesse. La retenue du personnage est cousue dans chaque fourreau.
7. Marie-Antoinette (S. Coppola, 2006)
Sofia Coppola raconte la vie de la reine, de son arrivée à Versailles à quatorze ans jusqu’à la Révolution. Elle en fait le portrait d’une adolescente perdue dans une cour qui l’observe sans cesse. Kirsten Dunst tient le rôle-titre, sur une bande-son rock et new wave.
Milena Canonero reçoit l’Oscar des meilleurs costumes. Plutôt qu’une reconstitution exacte, elle compose une palette de confiserie : rose dragée, vert amande, bleu ciel, jaune pâle, assortis aux macarons et aux pâtisseries qui envahissent l’écran. Les souliers sont créés par Manolo Blahnik. Et au détour d’un plan, une paire de baskets en toile se glisse parmi les escarpins de soie, clin d’œil assumé à l’adolescence du personnage. Dans la seconde partie, au Petit Trianon, la reine abandonne les robes à paniers pour des robes de mousseline légère.
Marie-Antoinette fut une véritable icône de mode. Sa marchande de modes, Rose Bertin, surnommée « la ministre des modes », lançait les tendances suivies par toutes les cours d’Europe. En 1783, le portrait de la reine en simple robe de mousseline, peint par Élisabeth Vigée Le Brun, fit scandale : on la jugea habillée en chemise. Cette robe légère annonçait pourtant la mode simple et fluide des décennies suivantes.
L’excès des robes dit l’ennui, le besoin de se distraire, l’enfermement doré. La mode devient pour la reine à la fois un refuge et ce qui précipitera sa chute.
8. Le Diable s’habille en Prada (D. Frankel, 2006)
Adapté du roman de Lauren Weisberger, il suit Andy Sachs, jeune journaliste qui méprise la mode et devient l’assistante de Miranda Priestly, redoutable rédactrice en chef d’un grand magazine. Meryl Streep compose un personnage glacial et fascinant.
Patricia Field, déjà costumière de Sex and the City, est nommée à l’Oscar. Elle orchestre la transformation d’Andy, du pull informe aux tenues composées avec soin, dans une succession de silhouettes qui changent à chaque plan. Miranda porte manteaux somptueux, fourrures et colliers sculpturaux, avec une autorité qui passe d’abord par le vêtement.
Une scène a fait entrer le film dans l’histoire de la mode. Andy pouffe devant deux ceintures qui lui semblent identiques. Miranda lui explique alors que son pull bleu, qu’elle croit avoir choisi par indifférence, est d’un « bleu céruléen ». Cette couleur est apparue dans les collections d’Oscar de la Renta et d’Yves Saint Laurent, avant de descendre, saison après saison, jusqu’aux bacs à soldes. C’est l’explication la plus claire jamais donnée au cinéma du fonctionnement de la mode : des créateurs aux acheteurs, des magazines jusqu’à nos placards.
Personne n’échappe à la mode, pas même ceux qui prétendent la mépriser. S’habiller, c’est toujours faire un choix, même quand on croit ne pas en faire.
9. A Single Man (T. Ford, 2009)
Adapté du roman de Christopher Isherwood, le film suit une journée de George Falconer, professeur d’université anglais installé à Los Angeles en 1962. Il ne se remet pas de la mort de son compagnon et a décidé que cette journée serait la dernière. Colin Firth reçoit le prix d’interprétation à Venise. Julianne Moore joue son amie Charley.
Pour son premier film, Tom Ford, ancien directeur artistique de Gucci et d’Yves Saint Laurent, travaille avec la costumière Arianne Phillips. George s’habille chaque matin avec une rigueur absolue : costume sombre parfaitement coupé, chemise blanche, cravate fine, lunettes à épaisse monture noire. Chaque geste est précis, de la pochette au nœud de cravate, comme un rituel devant le miroir.
Le film est une ode au style des années 1960 : lignes nettes, coupes ajustées, sobriété absolue. Il rappelle aussi tout ce que le tailleur sur mesure apporte à une silhouette. Tom Ford, qui a fait de l’élégance masculine sa signature, y livre une réflexion personnelle sur ce que le vêtement représente : une manière de se tenir droit face au monde.
Le costume impeccable de George est une façade qui ne laisse rien paraître. Son élégance est une discipline qui tient debout un homme qui s’effondre de l’intérieur.
10. Phantom Thread (PT. Anderson, 2017)
Londres, années 1950. Reynolds Woodcock, grand couturier, habille l’aristocratie et les têtes couronnées. Il vit selon des habitudes immuables, jusqu’à ce qu’il rencontre Alma, une jeune serveuse qui devient sa muse et bouleverse son ordre. Ce rôle fut à l’époque annoncé comme le dernier de Daniel Day-Lewis.
Mark Bridges reçoit l’Oscar des meilleurs costumes. Il crée pour la maison Woodcock une collection complète de robes de haute couture : dentelles anciennes, satins, velours, robes de mariée. Pour préparer le rôle, Daniel Day-Lewis a appris à coudre et s’est formé auprès de professionnels. Le film s’inspire de grands couturiers de l’époque, comme Cristóbal Balenciaga, Charles James ou les couturiers londoniens qui habillaient la cour d’Angleterre.
Phantom Thread est sans doute le plus bel hommage récent au métier de couturier : les essayages, les épingles, la mesure, les petites mains de l’atelier qui cousent en silence. Il montre aussi l’intimité d’une maison de couture, où chaque robe est pensée pour un corps et une personne uniques. Reynolds coud des secrets dans ses créations : une mèche de cheveux de sa mère dans la doublure de sa propre veste, des mots cachés dans la toile d’une robe de mariée.
La robe est à la fois œuvre, emprise et déclaration d’amour. Ce qui compte le plus ne se voit pas : c’est ce qui est cousu à l’intérieur.
Ce que le cinéma nous apprend de nos vêtements
De Givenchy à Armani, de Saint Laurent à Tom Ford, ces dix films partagent une même conviction : un vêtement juste en dit plus long qu’un long discours. Il protège, il révèle, il transforme. Il peut être une armure, un secret, un manifeste ou une déclaration.C’est aussi ce que nous cherchons chez Maison Espaces lorsque nous composons une silhouette avec vous : non pas un costume, mais une pièce qui vous raconte.